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Réflexion sur l'avenir de la langue kabyle
Le 23 Avril 2007

Nous publions ci-dessous la contribution de Malik At Amer Ouali

Le journal Le Monde a récemment publié [1] l'information selon laquelle un comité d'experts a été mandaté par l'UNESCO pour faire des recommandations pour lutter contre la disparition des langues minoritaires, qui, depuis les années 90, se poursuit à un rythme sans précédent. Selon cet article, d'ici un siècle, 90% de cette richesse pourraient avoir disparu.

Cette information m'a interpellé et m'a poussé à me documenter afin d'identifier les causes de cette mort annoncée et par la même occasion voir si la langue kabyle pourrait elle aussi se voir menacée. Dans ce qui suit, je me focaliserai volontairement sur la langue kabyle mais les idées développées sont à l'évidence transposables au reste des langues populaires (chaoui, m'zab, arabe dialectal, etc.).

Peut-être que ce sujet suscitera-t-il une prise de conscience et un débat entre les lecteurs.


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Un peu d'histoire
«Au commencement était le verbe, la langue commune à tous les humains, puis Dieu introduisit la confusion dans le langage» dit la bible (*).

«Au début existait une langue mère, qui se serait ramifiée au fil des millénaires en une multitude de parlers différents» affirment les chercheurs.

Aujourd'hui, entre 5000 et 6700 langues sont parlées de par le monde. Cependant, ces langues sont d'importances très inégales puisque 96% d'entre elles sont parlées par seulement 4% de la population.

Formulé autrement, on dira que 96% de la population se partage entre 7 langues dominantes: le chinois, l'anglais, l'hindi et l'ourdou, l'espagnol, le russe et l'arabe.

Quant aux langues restantes, les linguistes partagent la conviction que la moitié d'entre elles auront disparu d'ici la fin du XXIème siècle. Soit en moyenne la disparition d'une langue tous les quinze jours !

Une langue meurt quand son dernier locuteur meurt. Une étude réalisée en février 1999 par l'université du Dakota du nord recensait 51 langues parlées par une seule personne, près de 500 par moins de 100 locuteurs, 1500 par moins de 1000, plus de 3000 par moins de 10 000 personnes et 5000 par moins de 100 000 personnes. Il n'est donc pas étonnant qu'un aussi grand nombre de ces langues soient menacées de disparition. Cependant, une langue parlée par plus de 100 000 personnes est-elle hors de danger? Pas nécessairement selon David Crystal, professeur de linguistique à l'université du pays de Galles à Bangor. «Tout dépend des pressions qu'elle subit, notamment de la part d'une langue dominante. Cela dépend aussi de l'attitude des gens qui la parlent: sont-ils attachés à sa survie ou bien s'en moquent-ils complètement?
Le breton est l'exemple typique d'une langue ayant vu le nombre de ses locuteurs décliner de façon catastrophique. Au début du XXème siècle, ils étaient 1 million à le parler. Ils sont aujourd'hui moins du tiers. Si rien n'est fait, le breton pourrait disparaître d'ici à cinquante ans.»

Pourquoi les langues meurent-elles ?
Les raisons sont multiples, on peut citer :

- les catastrophes naturelles,
- les génocides,
- l'assimilation par brassage des populations,
- la domination économique et culturelle de certaines langues sur d'autres.
- la colonisation /décolonisation ( et de manière générale tous les conflits)

L'influence de la colonisation dans l'émergence de langues dominantes est prépondérante. En effet, selon David Crystal, «la crise actuelle tient pour beaucoup aux grands mouvements coloniaux amorcés voilà cinq cents ans, le colonialisme ayant propagé dans le monde entier une poignée de langues dominantes. En Amérique du nord et en Australie, l'anglais a détrôné de nombreuses langues autochtones. En amérique du sud, l'espagnol et le portugais se sont imposés. Dans le grand nord Asiatique ce fut le russe. Le colonisateur européen n'est pas le seul responsable de cette crise. L'arabe a également évincé bon nombre de langues au Maghreb.»

En définitive, exceptées les catastrophes naturelles, les autres raisons énumérées ci-dessus se rapportent toutes in fine à un enjeu de pouvoir .
En règle générale [3], les détenteurs du pouvoir au sein d'un pays l'obtiennent soit par la contrainte, en forçant les populations à se soumettre, soit par le consentement en essayant de convaincre la majorité qu'il est de son intérêt de les soutenir. Cependant, le consentement n'est pas nécessairement un choix conscient mais relève souvent d'un processus inconscient de dressage que l'on désigne par «pouvoir idéologique» .

C'est pour renforcer ce dernier, que les états vont mettre en place des politiques linguistiques définies comme «l'ensemble des choix conscients effectués dans le domaine des rapports entre langue, vie sociale et vie nationale». Ces choix peuvent être faits dans l’intérêt du peuple en l'aidant à se réapproprier son identité par la réhabilitation de toutes ses langues, ou bien dans le but de conserver un pouvoir acquis en favorisant la domination d'une langue sur les autres et par là même la mort de ces dernières.

C'est au nom de l’idéologie liée à l'unité nationale mais aussi de la modernité que la France a imposé le français et éradiqué les langues régionales, qualifiés péjorativement de patois. C'est toujours au nom de l'unité que la Turquie a marginalisé le kurde et que les pays du Maghreb n'ont pas officialisé l'arabe dialectale et tamazight.

Cela revient-il à dire que les plus homogènes des sociétés et les plus stables des régimes sont bâtis sur un système monolingue? Non, répondent les spécialistes, qui affirment le caractère naturel du plurilinguisme. Par ailleurs, l'histoire a montré que les principaux foyers de tension de ces dernières décennies étaient de pays unilingues: le Cambodge, le Vietnam, le Rwanda, le Burundi, la Yougoslavie, l'Irlande du nord, etc. Toutes les nations unilingues ont connu des guerres civiles.

Il est intéressant de noter que les origines du rapport entre la stabilité, l'unité et la force d'une part, et le monolinguisme d'autre part, remontent comme l'attestent les citations bibliques aux origines de l'humanité. De même, dans la conscience collective des musulmans, l'arabe est la langue parlée par Adam au paradis et que par ailleurs, c'est parce que l'arabe est depuis l'origine de l'humanité, la langue miraculeuse que Dieu s'est exprimé en arabe dans le Coran. Il en résulte que la langue arabe est la langue originelle et qu'elle est de ce fait supérieure à toutes les autres.

Il est intéressant, à ce niveau, de citer deux exemples de politiques linguistiques afin d'éclairer mon propos [2]:

1- La Guinée
A l'instar des pays du Maghreb, elle a entamé dès son indépendance une politique de décolonisation linguistique et refusé de faire du français une langue officielle. Ainsi, les autorités ont -elles déclaré les huit langues les plus parlées comme langues officielles et lancé des campagnes d'alphabétisation fonctionnelle en direction des adultes et des écoles. Ralenti par diverses entraves, ce programme sera abandonné au lendemain du décès du président Sékou Touré en 1984. Arrivé au pouvoir grâce à un coup d'état, le général Lansana Conté rétablira la totalité de l'enseignement en français, devenu langue officielle.

2- La Turquie
L'exemple turc offre une autre grille de lecture. La question linguistique a été posée pendant la révolution lancée par Mustapha Kemal. Ce dernier engagera une planification linguistique comprenant l'établissement, dès 1928, d'un alphabet fondé sur l'alphabet latin en remplacement des lettres arabes; la suppression de l'enseignement de l'arabe et du persan à l'école; l'imposition de noms d'origine turque et l'obligation de lire le coran en turc. Les millions de kurdes vivant en Turquie ont tout simplement été ignorés. Cette vision totalitaire, certes due dans le cas de Attatürk, à un véritable nationalisme linguistique, visant notamment à réduire au minimum la distance séparant la langue écrite de celle parlée par la majorité du peuple, est néanmoins comparable à la vision de la révolution culturelle en Chine et à celle du système politique algérien. Toutes trois se sont appuyées sur le postulat selon lequel un État égale une nation, une nation égale une langue.

Il ressort de ces exemples que les politiques linguistiques reflètent un premier conflit entre la pratique sociale et l'autorité politique, et un second entre les frontières linguistiques et celles de l'état. Les deux conflits se rejoignent car ils poursuivent un seul objectif: Le pouvoir.

Les langues: un patrimoine fragile

Selon David Crystal,
Lorsqu'une culture est assimilée par une autre, la langue menacée subit un processus qui passe généralement par trois étapes:

- Dans un premier temps, les locuteurs subissent une pression très forte (politique, sociale ou économique) pour parler la langue dominante. Ce phénomène peut venir d'en haut, sous forme de mesures d'incitation, de recommandations ou de lois, ou bien de la base, par la pression du groupe ou en raison de la nécessité économique.

- La deuxième phase correspond à une période de bilinguisme émergent. On maîtrise de mieux en mieux la nouvelle langue, tout en étant toujours compétent dans l'ancienne. Puis, souvent très rapidement, le bilinguisme commence à s'estomper et l'ancienne langue cède le pas à la nouvelle.

- Au cours de la troisième phase , la jeune génération s'identifie de plus en plus à la nouvelle langue, l'ancienne ayant à ses yeux moins d'intérêt. Souvent, à ce stade, parents et enfants éprouvent une certaine honte à utiliser l'ancienne langue. Les familles qui continuent de la parler voient diminuer le nombre de leurs interlocuteurs et, le domaine d'usage se rétrécissant, cela aboutit à la création de "dialectes familiaux". En une génération, un bilinguisme salutaire peut évoluer vers un semi-linguisme gauche (on ne parle aucune des deux langues correctement), pour aboutir à l'unilinguisme.
Quel remède à cela? Selon les linguistes, dans le cas de beaucoup de langues, il est trop tard pour faire quoi que ce soit, parce que les locuteurs sont soit trop peu nombreux soit trop âgés, ou bien parce que la communauté linguistique est trop occupée par ailleurs à essayer de survivre. Mais bien d'autres langues n'en sont pas à ce stade et on peut encore dans bien des cas les revitaliser. Il existe des exemple probants en Australie, en Amérique du nord et en Europe. Mais il faut pour cela qu'un certain nombre de conditions soient réunies:

1. La communauté elle-même doit avoir envie de sauver sa langue

2. La culture plus vaste dans laquelle elle s'inscrit doit respecter les langues minoritaires

3. Il faut des fonds pour financer les cours, le matériel pédagogique et les enseignants»

Quel constat pour la langue kabyle?

Afin de rester le plus objectif possible, essayons de faire un état des lieux en superposant la situation actuelle de la langue kabyle et les critères énoncés ci-dessus:

"Les locuteurs subissent une pression très forte (politique, sociale ou économique) pour parler la langue dominante. Ce phénomène peut venir d'en haut, sous forme de mesures d'incitation, de recommandations ou de lois, ou bien de la base, par la pression du groupe ou en raison de la nécessité économique."

La langue kabyle se trouve bien dans ce cas !

Les autorités algériennes post-indépendance, ont de tout temps exercé une pression politique visant à la disparition pure et simple des langues du peuple, en particulier le kabyle. Pour s'en convaincre, je propose d'une part de relire les citations de quelques responsables, et d'autres part de citer quelques faits marquants [3] (lire à ce propos l'excellent ouvrage de Mohamed Benrabah).

1- Quelques citations:

Propos de Ben Bella (1er président de la république) à l'adresse de Habib Bourguiba (aéroport de Tunis 14/04/1962)
"Nous sommes arabes. Nous sommes arabes. Nous sommes arabes"

Propos de Houari Boumédiene (2ème président de la république) :
"Comment feront nos enfants pour se faire comprendre par leurs frères du Caire ou de Bagdad si, au lieu d'apprendre l'arabe, on s'occupe d'enseigner le Berbère."

Propos de Chadli Bendjedid (3ème président de la république), Paris-Match octobre 1981
"Le berbère n'existait pas puisqu'il recelait des mots arabes"

Propos de Mouloud Kacim Naït-Belkacem (pourtant d'origine kabyle):
"Les berbères n'existent pas; je sais de quoi je parle: j'en suis un !"

Propos de Ahmed Taleb Ibrahimi ministre de l'Éducation de l'ère Boumediene :
"L'école algérienne doit viser en premier lieu à former en arabe, à apprendre à penser en arabe"

"...Si l'on continuait à maîtriser l'école, il y aurait bien un moment où le renouvellement des populations créerait une situation de fait. Toutes les forces vives du pays finiraient par être le produit de l'école islamiste. "

"En Algérie, le problème de la langue Berbère sera résolu quand les enfants ne comprendront plus leurs parents et réciproquement ".

2- Quelques faits :

1962: Une fois au pouvoir, Ben Bella fait fondre l'unique alphabet berbère entreposé à l'imprimerie nationale.

1969: Pour l'ouverture du premier festival panafricain, Houari Boumediene déclarait:
"L'entreprise la plus noble passe d'abord par le souci d'être soi-même, non point un homme emprunté, mais un homme réel, tel qu'en lui même l'histoire, la géographie, l'économie et le sang de ses pères l'ont fait".

Cependant, ce discours démagogique sera contredit par l'interdiction faite à Taos Amrouche de chanter lors de ce festival. Celle-ci ayant pourtant acquis une renommée internationale pour avoir sauvé de l'oubli des chants kabyles anciens.

1970: usage du berbère proscrit à l'école, interdiction d'utiliser des interprètes dans les tribunaux pour les non-arabophones, interdiction d'utiliser les prénoms d'origine berbère (Massinissa, jugurtha, etc.)

1973: Suppression de l'unique Chaire de berbère à l'université d'Alger occupée par Mouloud Mammeri.

1977: Pour étouffer la spécificité algérienne et tenter de gommer toute référence aux mots kabyle et Kabylie, les autorités vont renommer le club de football JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) s'appelant ainsi depuis 1947, en JET (Jeunesse Électronique de Tizi-Ouzou).

Avril 1980: Les autorités interdisent à Mouloud Mammeri de tenir une conférence sur les "poèmes kabyles anciens" à l'université de Tizi-ouzou. Révolte de la jeunesse kabyle et naissance du Printemps Berbère célébré chaque année depuis plus de vingt ans. Ces évènements auront servi à éveiller une conscience politique auprès de toute une génération de kabyles n'ayant pas connu la guerre d'Algérie.

16/01/1991: Loi n°91-05 portant généralisation de l'utilisation de la langue arabe.
Article 32: Quiconque signe un document rédigé dans une langue autre que l'arabe, lors de l'exercice de ses fonctions officielles, est passible d'une amende de 1000 à 5000 DA.

Janvier 1992: Arrivée au Pouvoir de Mohamed BOUDIAF.
- Boudiaf, en tant que président, va s'adresser au peuple en arabe algérien. C'est une première dans l'histoire de l'Algérie indépendante.
- Il qualifie l'école de "sinistrée" et la trouve "indigne du peuple algérien".
- Il gèle la loi n° 91-05 portant généralisation de l'utilisation de la langue arabe.

Juin 1992: Mohamed BOUDIAF est assassiné.
Entre-temps, il aura réussi malgré son court passage, à "réconcilier les algériens avec eux-mêmes, avec leur histoire, avec leur image."

25 juin 1998: Assassinat de Matoub Lounès figure emblématique de la lutte pour une Algérie démocratique et plurielle.

5 juillet 1998 (soit 10 jours après le décès de Matoub): entrée en vigueur de la loi 91-05 sur la généralisation de la langue arabe sans aucune considération des autorités pour l'ensemble des kabyles touchés dans leur chair par cette disparition.

"La deuxième phase correspond à une période de bilinguisme émergent. On maîtrise de mieux en mieux la nouvelle langue, tout en étant toujours compétent dans l'ancienne. Puis, souvent très rapidement, le bilinguisme commence à s'estomper et l'ancienne langue cède le pas à la nouvelle."

Cette phase est déjà une conséquence des raisons précédentes. Outre les pressions politiques évoquées, il faudra rajouter la pression sociale et la pression économique.

La pression économique va pousser les kabyles à émigrer hors de Kabylie vers les bassins d'emplois répartis à travers le territoire. Le pouvoir ayant tout fait pour dissuader l'investissement en Kabylie par l'intermédiaire d'une pression fiscale insupportable, fera en sorte que les entrepreneurs kabyles se délocalisent eux-mêmes vers l'Oranie, l'Algérois et le Constantinois.

Quant à la pression sociale, elle va s'exercer par l'intermédiaire de l'école mais également de l'environnement comme la télévision ou tout simplement les concitoyens non kabylophones. Toutes ces raisons feront que les kabyles vont apprendre l'arabe tout en maintenant l'utilisation du kabyle à l'intérieur de la cellule familiale.

Au cours de la troisième phase , la jeune génération s'identifie de plus en plus à la nouvelle langue, l'ancienne ayant à ses yeux moins d'intérêt. Souvent, à ce stade, parents et enfants éprouvent une certaine honte à utiliser l'ancienne langue. Les familles qui continuent de la parler voient diminuer le nombre de leurs interlocuteurs et, le domaine d'usage se rétrécissant, cela aboutit à la création de "dialectes familiaux". En une génération, un bilinguisme salutaire peut évoluer vers un semi-linguisme gauche (on ne parle aucune des deux langues correctement), pour aboutir à l'unilinguisme.

Comme précédemment, cette situation est clairement observable hors de kabylie. Que ce soit dans le cadre de l'émigration intérieure ou extérieure (la France principalement).

En effet, sous la pression économique les émigrés kabyles vont devoir acquérir rapidement soit l'arabe dialectal soit le français qu'ils vont retransmettre à leurs enfants. Claude Hagège parle alors [4] soit d'un "défaut radical de transmission" (les parents renoncent à utiliser le kabyle avec les enfants) soit d'un "défaut de transmission partiel" (les parents continuent à utiliser le kabyle, mais d'une part, les éléments qu'ils enseignent sont insuffisants et d'autre part, en n'assurant pas une transmission commençant dès le plus jeune âge comme il est courant pour toute langue vivante, ils lèguent des connaissances que leurs enfants n'acquièrent pas de façon continue).

Pour Claude Hagège, le défaut de transmission est d'ailleurs visible en premier lieu dans les famille dont les parents ont un niveau d'éducation qui leur a permis de bien assimiler la langue d'adoption. En France, des parents universitaires, parleront plus facilement français à leur enfants que des parents dont le père est ouvrier et la mère au foyer. Il parlera à ce titre de la langue comme "richesse du pauvre" car c'est dans les familles dont le niveau social est le moins élevé que la transmission se fait le mieux.

Il serait d’ailleurs intéressant de se pencher sur cette question afin de mieux comprendre pourquoi la transmission dans la communauté kabyle de l'émigration se fait moins bien que dans les communautés asiatiques ou juives.

En Kabylie, il y a tout de même lieu de signaler que l'intrusion de la télévision va induire une faille dans le processus de transmission. En effet, qui ne se souvient de ces longues soirées pendant lesquelles les mères ou les grands-mères, à la lumière de la bougie ou de la lampe à pétrole vont soit raconter des histoires soit prodiguer des enseignements aux enfants avant d'aller au lit.

L'intrusion de la télévision va d'une part, amoindrir voire interrompre ce mode de transmission et d'autre part, faire en sorte qu'en l'absence de contrepoids, les références culturelles des enfants, en dehors des éléments transmis par les programmes scolaires (en arabe), viendront des programmes télévisuels en arabe ou en Français.

Voyons à présent si les remèdes préconisés existent aujourd'hui.

1. La communauté elle-même doit avoir envie de sauver sa langue
La réponse est évidemment OUI. Ce qui fait dire à Michel Malherbe [5] que "la survie des langues berbères depuis plus d'un millénaire de tentatives d'assimilation est tout à fait remarquable".
Les kabyles ont non seulement été de tout temps en avance sur les autres régions en matière d'éveil politique (révoltes de fatma n' soummer et d'El Mokrani, participation active à la guerre d'Algérie, printemps berbère, mouvement citoyen, etc.), mais sont également fer de lance en matière de lutte pour la reconnaissance de toutes les composantes de l'identité algérienne sans exclusive (en particulier celle de tamazight comme langue nationale et officielle).



2. La culture plus vaste dans laquelle elle s'inscrit doit respecter les langues minoritaires

Ceci n'est évidemment pas le cas. Au contraire, Ahmed Taleb Ibrahimi propose par l'intermédiaire de l'école [3] " d'anéantir ce mélange d'éléments de cultures disparates, et souvent contradictoires, héritées des époques de décadence et de la période coloniale, de lui substituer une culture nationale unifiée, liée intimement à notre passé et à notre civilisation arabo-islamique" (ignorant le passé berbère de la Numidie avant l'islamisation).

Par ailleurs, le pouvoir via son discours idéologique, a favorisé auprès des autres régions du pays un sentiment de suspicion à l'égard de tout ce qui émane de la Kabylie. Il a continuellement cherché à coller une étiquette régionaliste à toutes les initiatives venant de la Kabylie (même si, à l'évidence, elles sont à caractère national: voire la plate-forme d'El-kseur), en particulier la reconnaissance du statut des langues populaires.

3. Il faut des fonds pour financer les cours, le matériel pédagogique et les enseignants
Ce point s'inscrit dans un cadre plus global qui est : Quelle politique économique pour la Kabylie? Et plus globalement quel régime politique pour l'Algérie?

Le volet économique est la première condition: Une région de Kabylie prospère implique des flux migratoires inversés et par voie de conséquence une diminution de la pression linguistique que subissent les kabyles.

Par ailleurs, l’augmentation du pouvoir d’achat et par là même du niveau social, créera de facto un levier de consommation et générera une demande pour des produits culturels en langue kabyle. Laquelle demande suscitera à son tour une offre correspondante. Ainsi, l’émergence d’un marché dynamique de l’offre et de la demande pour les produits culturels kabyles est une garantie pour l’épanouissement, le développement et l’extension de la langue elle-même. Son officialisation permettra ensuite son enracinement sur l'ensemble du pays.

En attendant la réalisation de ces conditions en Kabylie, l’objectif devra donc être :

- Lutter pour l’officialisation de la langue kabyle afin de faire prendre en charge par l'état les moyens nécessaires à la généralisation de l'enseignement.

- Faire voter un plan de relance pour la Kabylie via une politique fiscale incitative pour attirer les investisseurs et favoriser le développement économique de la Kabylie.

- Enfin, et dans l’attente d’un marché économique favorable, produire en langue kabyle doit être un acte de militantisme car seule une production active et volontariste qu'elle soit littéraire, musicale ou cinématographique, permettra de faire vivre et prospérer notre langue. De la même manière la consommation de ces produits, notamment ceux concernant l’édition (romans, recueils de poésie, livres d’enfants) doit être un réflexe de survie. Fort heureusement les prémices sont là, il y a d'une part la chaîne de télévision BRTV qui commence à trouver son public (mais qui doit encore être soutenue par une cotisation volontariste) et d'autre part un début de production littéraire pour les enfants (car ce seront les consommateurs de demain). Bien que cette dernière soit encore au stade embryonnaire.

La deuxième condition est liée à la nature du régime politique car, force est de constater que le développement de la langue kabyle est tributaire de son officialisation, laquelle est indéniablement tributaire de l'instauration de la démocratie en Algérie. Ce pourquoi il est important de se battre pour la démocratisation du pays. En ce sens, le mouvement citoyen est en train de tracer la voie.


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(*) Dans le mythe de la tour de Babel, Dieu punit les hommes en introduisant la confusion dans leur langage et en les dispersant. Pour certains ce châtiment est tombé pour sanctionner la prétention humaine à vouloir atteindre les cieux. Le plurilinguisme est donc une malédiction.

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Références bibliographiques:

1. Le monde du 1/04/2003

2. Courrier International (hors série avril-mai), Cause toujours! A la découverte des 6700 langues de la planète

3. Mohamed Benrabah, Langue et pouvoir en Algérie, histoire d'un traumatisme linguistique,
Éditions Séguier, 1999

4. Claude Hagège, Halte à la mort des langues
Éditions Odile Jacob, novembre 2000

5. Michel Malherbe, Les langages de l'humanité, une encyclopédie des 3000 langues parlées dans le monde
Editions Robert Laffont, 1995

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